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Sunday, March 12, 2006

REFERENDUM: Quand un Blanc menteur célèbre dit (pour une fois) la vérité, faut-il le croire?




Ce passé qui passe mal
RWANDA - 5 mars 2006 - par PAR JEAN-PIERRE CHRÉTIEN*
Les milieux dirigeants rwandais sont confrontés à des contentieux hérités des différentes époques du passé et dont la virulence a été portée à l’extrême par le génocide de 1994. Le Rwanda ne date pas d’hier, contrairement à nombre d’États africains. Une nation s’était cristallisée depuis le XVIIe siècle autour d’un pouvoir centralisé. Mais l’image parfois idéalisée de l’ancien royaume couvre nombre de contradictions : entre le centre monarchique et les périphéries annexées souvent au XIXe siècle, entre la légitimité quasi religieuse du roi et la pression militaire et fiscale de l’aristocratie, entre la cohabitation des clans et la hiérarchie héréditaire opposant de plus en plus les catégories tutsie et hutue. L’imaginaire social rwandais s’est bâti durablement autour de ce clivage, perçu aujourd’hui comme « ethnique » et donc naturel.

L’emprise coloniale s’est moulée dans ce système de façon équivoque. Prétendant apporter la modernité en respectant la tradition, elle a brouillé les deux. L’école, la monnaie, la conversion au christianisme devaient promouvoir l’individu, mais le travail conçu sur un mode disciplinaire et surtout le remodelage politico-social selon une logique d’inégalité « raciale » au profit des Tutsis ont transformé ce pays en un grand pensionnat catholique et en un laboratoire d’administration dite indirecte, marquée par un racialisme lancinant jusqu’aux années 1950. Cette obsession a piégé le pays, capturant le passé et l’avenir, dans le vécu des Africains comme dans le regard des Européens.

Le tournant de l’indépendance a donc coïncidé avec une « révolution sociale » ambiguë : le renversement de la monarchie tutsie au profit d’une république hutue, pénétrée d’une culture politique héritée du colonisateur belge. La conscience raciale s’est reproduite sous un jour populiste sous Kayibanda, la dictature a pu s’imposer sous le nom de « démocratie » sous Habyarimana, le bouc émissaire tutsi est réapparu à chaque difficulté du régime, en 1963, en 1973 et de nouveau à partir de 1990. La République, piégée par ce modèle, a représenté un nouveau leurre de la modernité dans ce pays.

Les deux dernières décennies ont été encore marquées par des occasions manquées. On assista à la fin des années 1980 à la rupture d’une nouvelle génération de la diaspora tutsie avec les nostalgies monarchistes et à l’émergence chez les élites hutues d’un courant démocratique débarrassé de l’ethnisme. Mais l’espoir né de ces ouvertures a été finalement brisé par le réveil systématique de l’antagonisme « ethnique » du passé par des extrémistes. L’entretien méthodique d’une culture de la haine raciale a débouché sur le « génocide populaire » de 1994.
La déchirure créée par ce dernier semble irrémédiable : mémoire des rescapés et contentieux des représailles ultérieures, exercice incontournable de la justice face à des crimes imprescriptibles, crispation sécuritaire du nouveau régime face à une propagande ethniciste récurrente. La sortie de cette impasse est un véritable défi. Elle ne réside sûrement pas dans un négationnisme absurde, plus facile à bricoler à l’étranger qu’à assumer dans le pays ! Au souci légitime de sécurité des Tutsis, menacés ouvertement d’éradication depuis plus de quarante ans, s’oppose l’aspiration normale des Hutus d’occuper toute leur place dans la société rwandaise, sans avoir besoin de revenir au slogan du « peuple majoritaire ».

Le dépassement de l’étiquetage ethnique est un véritable idéal, dans ce pays comme chez son voisin burundais, mais est-il politiquement gérable sans un examen lucide des fossés hérités de l’Histoire et sans des garde-fous au moins transitoires trop souvent confondus avec un système de « quotas » ? La question est aussi posée au Burundi, et il n’y a pas de réponse simple. Au lieu d’instrumentaliser le passé, lu avec des œillères d’un autre temps, il serait temps de développer des débats sérieux comme celui des historiens allemands et français après la Seconde Guerre mondiale.

* Historien (CNRS), auteur de L'Afrique des Grands Lacs. Deux mille ans d'histoire, Flammarion, 2003.

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